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« Servir d’exemple est très important pour moi»

Publié le par Kyradubai

« Servir d’exemple est très important pour moi»

Nayla Al Khaja, réalisatrice et productrice émirienne, fondatrice de la maison de production D-Seven, parle de son dernier projet pour l’initiative Soul of Dubai ainsi que des hauts et des bas de son audacieuse carrière dans le cinéma. Si la liberté totale n’existe pas encore, les EAU sont les plus progressifs du Moyen Orient en terme de production cinématographique, dit-elle. INTERVIEW.

Est-ce l’absence de producteurs locaux qui vous a poussée à créer votre propre boîte de production ?

Oui. J’adore les affaires et le monde de la création. J’aime combiner les deux. C’était très naturel pour moi de développer ma propre entreprise. J’étais free-lance agréée du département de l’économie dès l’âge de 21 ans. J’ai toujours eu un côté entrepreneur et j’ai toujours levé des fonds pour des initiatives artistiques. J’ai un talent pour les affaires, la négociation…

Vous avez débuté votre carrière en radio ?

J’étais Radio Jockey. J’avais mon show. Comme je travaillais aussi pour le département marketing, j’ai réussi à obtenir deux sponsors pour mon émission. Ils m’ont voulue à plein temps ! Mais j’aimais le divertissement alors j’ai fait les deux. J’ai fait ça un an avant de partir pour Toronto. J’y ai refait des études universitaires, de zéro. Je n’avais jamais pu étudier à l’étranger en raison de mon sexe. J’ai initialement fait des études ici.

En raison de votre sexe, pouvez-vous expliquer ?

Mes parents ne voulaient pas que je voyage seule sans un mari ou un oncle… J’ai étudié au Women’s College car c’était ça ou la maison. Ensuite, il y a eu un trou, puis je suis partie pour Toronto. Et comme ils n’étaient pas heureux que je parte, je me suis mariée.

Vous vous êtes donc mariée pour étudier à l’étranger ?

Correct. Six jours après m’avoir emmenée là bas, avec mon « mari » nous avons eu une petite discussion sur son rôle, sur le fait qu’il était mon visa à l’éducation.

En gros vous avez divorcé ?

Oui. Nous sommes restés bons amis.

Quelle est votre relation avec vos parents vu que votre carrière a commencé sur un conflit?

A ce moment là, j’étais la première femme dans le domaine, C’était un peu comme la première femme au volant dans les années 60 : tout le monde a les yeux tournés vers vous! Mes parents ne savaient pas quoi penser. Ils étaient inquiets. Le cinéma peut être noir, avoir un côté underground, beaucoup de fêtes… Ils ont pensé que j’allais vers le sombre…

Et vous étiez aussi sous les projecteurs?

Tout à fait. Cela voulait dire que j’étais sans cesse exposée. Si je fais quelque chose de mal, je serai exposée. Notre société est très tribale. Tout est question de réputation. La réputation de la famille. Ils avaient beaucoup de craintes.

Vous vous attaquez aussi à des sujets controversés dans vos films ?

Mon premier film était Unveiling Dubai, un documentaire pas du tout controversé. Un projet d’étude. C’était mon regard et celui d’un autre réalisateur sur Dubaï. Pas de problème. Le gouvernement a beaucoup aimé le film et cela m’a ouvert des portes pour ce que je voulais faire. Mon deuxième film, Arabana parle de maltraitance sur les enfants, de pédophilie. Je l’ai tourné. C’était mon premier film de fiction en 35 mm. Une très belle expérience. Et travailler avec des acteurs…

Pourquoi vouliez-vous traiter un sujet aussi tabou ?

Parce que le film est basé sur ma propre histoire. Très jeune, je me suis retrouvée dans une situation où je n’ai pas été violée mais très j’ai failli l’être et je me souviens de ce sentiment, de la peur. Je voulais capter cette émotion. Nous avons projeté ce film dans de nombreuses organisations, surtout des femmes, et elles ont commencé à témoigner de leurs propres expériences en tant qu’enfant. Certaines se sont mises à pleurer car elles n’avaient encore jamais révélé leur histoire. Les films peuvent parfois avoir ce rôle.

Cela demande beaucoup de courage de rendre publique une histoire aussi personnelle ?

Cela m’a beaucoup aidée. Faire ce film m’a libérée. J’ai dépassé la peur qui a été la mienne à 7 ans. Certaines femmes ont parlé de leurs problèmes. C’était bien. Ce film était incroyable. Pas le film en lui-même mais ce qu’il a permis de faire. Grâce à cela, nous avons gagné l’argent nécessaire aux études de l’actrice. Elle n’en avait pas les moyens. Je suis très engagée dans l’éducation des femmes. J’y crois de tout cœur. Parce que j’en ai été privée. On ne devrait pas faire empêcher les filles d’étudier. Les filles ne devraient pas se retrouver dans des situations telles qu’elles doivent se marier pour avoir accès à l’éducation. C’est mal.

La pédophilie et la maltraitance sur enfants sont courants ici ?

Non c’est un problème global. J’ai des recherches et j’ai découvert que l’architecture d’une maison joue un rôle important. Si la maison est grande, qu’il y a beaucoup de passages, même si vous surveillez bien vos enfants, les probabilités sont très grandes. C’est ce qui arrive dans le film. La fille habite une immense maison avec une cour énorme. Les parents peuvent difficilement voir ce qui se passe.

Avez-vous eu affaire à la censure ? Comment cela marche ici ?

Vous devez remettre vos scénari au Media Council. En dix ans les choses se sont beaucoup améliorées. Ils sont beaucoup plus flexible, moins stricts. Je n’aurais jamais pu filmer ce que je filme dans les films aujourd’hui. C’est un progrès en lien direct avec les nombreux festivals de films du Moyen Orient. Comme beaucoup d’entre eux ne sont pas censurés, cela a aidé à la sensibilisation ici, au respect du point de vue de l’artiste. Certes nous ne sommes pas complètement libres, mais au Moyen Orient nous sommes les plus progressifs.

Quelles ont été les réactions du public et de votre entourage sur le film ?

J’ai reçu des remarques très négatives mais ce n’est pas grave car les gens ont des opinions différentes. Certains venaient de ma propre communauté. Ils disaient que je devrais quitter le pays pour toujours. Comme réalisatrice je ne devrais pas faire ce genre de choses. Mais cela représente 10%, même pas, peut être 5% des gens. La majorité, et surtout les hommes d’ailleurs, me soutiennent. Mes collègues réalisateurs masculins, par exemple. Et mon plus grand soutien vient de mon frère. Il me pousse à fond.

Quels métiers exercent vos parents ?

Mes parents sont tous deux entrepreneurs. Ma mère dirigeait une école, l’a vendue et est dans l’immobilier. Mon père a gagné le prix de la meilleure entreprise de l’année dans les médias.

Vous avez également reçu les prix de la plus jeune entrepreneuse et femme de l'année en 2005. Vous marchez sur les traces de votre père ?

J’ai reçu un prix, ma boîte a reçu un prix ce qui est bien car dans le cinéma c’est un travail d’équipe. Je suis fière d’avoir vraiment une bonne équipe.

Ecrivez-vous vos scénarios ?

Les courts oui, mais pour les documentaires et les longs, j’ai un auteur.

Avez-vous pour ambition d’éduquer, de sensibiliser le public sur certains sujets ?

C’est primordial. Cette année mon ordre du jour central consiste à visiter des écoles. Je me suis rendue dans trois écoles le mois dernier pour enseigner aux enfants à trouver leur voie à travers le cinéma, n’importe quel forme d’art, la musique, la danse, la peinture… Leur apporter la confiance grâce à une formation, des ateliers. C’est ma façon de rendre à la communauté. Les prix c’est bien mais le mieux c’est quand je reçois un mail d’une fille de 16 ans qui me dit qu’elle veut suivre mes pas, se servir de mon exemple auprès de sa famille. Voilà, j’ai réussi. Cela sert à la prochaine génération. Servir d’exemple est très important pour moi. Me montrer sous un jour positif pour influencer les autres.

J’ai vu des photos de vous avec George Clooney, Sharon Stone etc… Comment gardez-vous les pieds sur terre?

L’amour des gens, l’humanité, et mon amour pour cette planète. Nous finirons tous enterrés alors la vie est trop courte pour être arrogant. La vie vous donne plus si vous restez connectés aux autres. En tant qu’artistes vos émotions sont exacerbées. Que je sois aujourd’hui dans une hutte de terre en Afrique et demain dans un palace, ce qui est excitant, la vraie expérience de vie se trouve dans les menus détails qui rendent l’ensemble intéressant. Vous ne pouvez répandre l’amour si vous êtes arrogant. Cela va à l’encontre du concept de vivre ensemble.

Pour ce qui est du financement des projets, le gouvernement soutient-il les productions locales ?

Je crois qu’ils sont en train de changer cela en ce moment. J’ai entendu dire qu’investir ici était au programme. Le film que je viens de tourner est une commande de Dubaï Culture, ce qui est super. C’est important car cela va créer toute une économie, soutenir les artistes. Si nous produisons dix films et que l’un d’entre eux est sélectionné pour Cannes ou l’un des festivals de renom, son réalisateur est un ambassadeur du pays. Je me rends dans tous ces festivals, et il n’y a jamais un film de mon pays…

Un film peut raconter l’histoire de façon unique et laisser une emprunte dans un pays de tradition orale ?

Oui, un film est le parfait moyen, Il capte, c’est mobile, il voyage partout dans le monde, ça reste, vous pouvez faire des centaines de copies. La révolution du film a permis aux gens de saisir plus facilement leur propre histoire. Et maintenant c’est encore mieux car si vous ne parvenez pas à vous faire distribuer par les canaux traditionnels, il existe des alternatives on line.

De quoi parle votre prochain film ?

Il fait partie d’une thématique pour Soul of Dubai. Ali Mustafa (réalisateur de City of Life), un autre réalisateur et moi nous racontons tous une histoire autour de Dubaï. La mienne s’appelle « La voisine ». Je l’ai écrit et proposée et nous tournons tous 15 minutes de film. Il s’agit d’une expatriée, nouvelle à Dubaï qui interagit avec sa voisine, une vieille locale. Le dialogue est drôle parce que celle qui parle anglais ne parle pas l’arabe et celle qui parle l’arabe ne parle pas l’anglais. Et le traducteur est un petit garçon et c’est toujours inexact.

Quels réalisateurs admirez-vous ?

J’aime Lars Von Trier. J’aime les films noirs. J’adore Kubrik : c’est mon héro absolu. Pour ce qui est du cinéma plus commercial, j’aime aussi Clint Eastwood. Il sait tout faire : réaliser, produire… Pour les femmes, j’aime beaucoup Mira Neer et Deepa Metha.

Quels défis les femmes doivent-elles encore relever ici ?

L’accès à l’éducation à l’étranger. Rien ne l’interdit dans la loi mais c’est une décision qui se fait au niveau de la famille. En raison de leur sexe, de nombreuses filles n’ont pas le droit aux études internationales. Nous avons des écoles mais ce n’est pas la même chose de partir. Le second défi, ce sont les horaires. Dans mon métier on travaille très tard et beaucoup de famille ne laisse pas leurs filles sortir après 22 heures. Cela peut perturber votre vie professionnelle. Ici les célibataires doivent vivre chez leurs parents même si elles sont vieilles ! Les hommes aussi d’ailleurs. Au moins, c’est égalitaire !

Vous avez attaqué le sujet du flirt chez les adolescentes émiriennes dans votre film Once, pourquoi ?

Le flirt, les rendez-vous galants sont contraires à notre tradition. Lorsque les jeunes filles atteignent un certain âge, elles sont évidemment attirées par l’autre sexe car nous vivons ensemble dans ce pays. Il n’y a plus de ségrégation comme avant et c’est très tentant d’avoir un partenaire. Vous avez des émotions. Vous voyez vos copines expats fréquenter des garçons et vous voulez faire la même chose. Alors vous trouvez d’autres moyens de communiquer avec le sexe opposé: par téléphone. Et cela amène à un rendez-vous. Voilà de quoi parle le film : l’histoire d’une fille qui va à un rendez-vous galant. Pour moi c’est un film d’horreur. Si je devais me rendre à un rendez-vous, je devrais raconter tellement de mensonges que c’est épuisant. Il faut vous couvrir le visage, mentir à vos parents, sauter dans un taxi, aller dans un mall, retrouver un type avec lequel vous avez juste parlé au téléphone, que vous ne connaissez même pas, et ne savez donc pas s’il est fiable. C’est dangereux. Et si quoi que ce soit arrive, vous ne pourrez pas en parler e à vos parents. C’est très dangereux. Ce film dit « Attention ». Je refuse de flirter en secret. Je flirte ouvertement alors ça va.

Comment le public a-t-il réagi ?

Comme la fin est ouverte, les gens pouvaient envisager les choses de deux façons différentes. La première a été : « Super, voua allez décourager les filles de le faire ». L’autre a été « C’est un encouragement ». A mon avis, ce n’est ni l’un, ni l’autre. Je n’ai fait que décrire une réalité. Je voulais documenter ce qui se passe. Il y avait un risque que ce soit très dangereux pour cette fille pour plusieurs raisons : si elle se fait attraper par sa famille, si le copain se révèle être quelqu’un de malhonnête et la moleste… Il y a beaucoup de dangers autour de cela.

BIO

Nayla is the founder and Director of D-SEVEN Motion Pictures and UAE's first female film Producer/Director. Her aim is to produce a slate of feature films in the Middle East.

Nayla has produced and directed four films namely: Unveiling Dubai (2004), Arabana (2006), Once (2009) and Malal (2010).

Her accolades include: ‘Best Emirati Filmmaker’ at the Dubai International Film Festival in 2007, ‘Emirates Woman of the Year’ in 2005, and ‘The Youngest Entrepreneur’ of the year in 2005 at the Global Businesswomen & Leader’s Summit Awards. She has served as an official juror in the feature film program headed by Abbas Kiarostami at the Middle East Film Festival in 2009 and was a jury member at the 2010 International Emmy Awards. Moreover, Nayla is currently a proud ambassador of CANON Middle East, a global leader in digital imaging products. She was announced among the top 50 most powerful personalities in Arab cinema (source: Variety Arabia, 13 Dec 2011)

« Servir d’exemple est très important pour moi»

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